Avez-vous
déjà fait l’expérience de ce plaisir-déception, quand, au sortir d’une
représentation théâtrale vous vous questionnez : "qu’est-ce que ça
raconte ?", incapable de trouver une cohérence aux flots de paroles, de mouvements,
de symboles…, dont vous venez d’être le spectateur? Serez-vous stimuler à
suivre une représentation théâtrale qui semble vous ignorer ? Quelle
réalité se dessine dans votre esprit à l’énoncé de cette paire de mots : Théâtre
contemporain ? Si ces questions vous font quelques mystères, rien de plus
naturel ! Ces mystères sont bien à la proportion de l’esthétique théâtrale
en question, l’esthétique du théâtre contemporain.
Car
le théâtre contemporain est avant tout une esthétique, esthétique comme une
singulière de générer, d’agencer et de faire parler les mots, esthétique comme
une redéfinition de l’art théâtrale ou encore comme recréation et réexpression
de symboles en toute leur infinitude. L’esthétique contemporaine est cette
étendue que rien ne borde, insoupçonné
où l’on ballote d’un ressenti de perte et de reprise de repères, étendue
comme tout le mystère qu’émerge de cette interrogation : que devient le
théâtre classique quand il renaît, fait rupture et mute ?
![]() |
Des acteurs de théâtre à Kiwele, Lubumbashi 2014. Source: kyondo Tv |
Elans de rupture
Renaissance,
rupture et mutation trois maîtres-mots qui sont au cœur de l’esthétique de ce théâtre
du temps présent inauguré notablement dans la décennie 80. La rupture
s’inaugure dans l’élan de « recherche
d’une esthétique qui rompt avec le modèle occidental »[1].
La génération des dramaturges à la manœuvre dans cette besogne de sape-refonte est celle de Souleymane
Koly, Sony Labou Tansi, Nyangoran Porquet, Zadi Zouarou ou Were Were Liking.[2] Les
esthétiques propres à chacun de ces auteurs, et celles d’autres anonymes ou
connus qui ne sont pas nommément cités ici, non sans être remarquables, loin
s’en faut, font intersection dans leurs élans communs vers une réappropriation
africaine de l’esthétique théâtrale, une africanité théâtrale, au-delà des
faciès, de la couleur de la peau, des frontières, mais de l’ « universel africain ».
Ousmane
Aledji se fait bien l’écho de l’idée : « Mon
théâtre(…) il est le cœur et le chœur du monde ; il est le carrefour de
tous les bruits, de tous les cris, de toutes les poésies. A ce que je sache, il
n’y a pas de cris particulier à une race, pas de cris particulier à un coin de
la terre ».
Africanité, au-delà des
faciès
Les
lignes esthétiques de la génération Labou Tansi voient grossir leurs traits en
toute fin des années 80. Le ton à cette nouvelle génération est donné par le
togolais Kossi Efoui, à travers Carrefour.
Ces nouveaux dramaturges réactualisent l’esthétique, qui devient « celle de la culbute nécessaires :
mettre sens dessus dessous les idées reçues, perdre le spectateur dans un
univers où il ne retrouve plus les remarques d’une identité repérable. Ils
défendent un théâtre monstrueux et chimérique fait de marcottages et de
collages »[3]
Le « bel animal » essuie-là ses derniers outrages. La rébellion
contre l’esthétique classique se fait plus nourrie qu’elle n’était auparavant.
Elle s’exerce dans les plumes rafraichies de Werer Were Liking, Koffi
Kwahulé, Caya Makhele ou Kously Lamko. La réinvention permanente est alors, tel
un maelström, une nécessité dans la pratique et la création théâtrales
africaines, résonne au-delà d’un élan de liberté pour se prévaloir de toute
l’épaisseur de l’écriture, elle veut s’entendre considérer comme un bond pour
la survie. Exit la quête identitaire d’une africanité synonyme de repli sur soi.
Les dramaturges africains se projettent « après
avoir longtemps [été] enfermés à l’unisson dans la seule couleur chassée de l’arc-en-ciel
(…) se sont réappropriés l’arc-en-ciel tout entier et ce sont les imaginaires
et les respirations d’Afrique qu’ils font aujourd’hui et résonner au-delà des
couleurs»[4].
L’Africanité s’entend alors nécessité d’étreindre l’universel.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire
Merci de laisser ici votre commentaire